COURT-CIRCUIT #3 : CARNET DE BORD

 4, 5 et 6 juin 2013 :

CHAPELIER FOU en tournée sur le quartier Champs Manceaux / Sarah Bernhardt

Court_Circuit (c)Gwendal Le Flem

Avec le dispositif Court-circuit, l'Antipode MJC poursuit un projet initié en 2011, qui crée de nouvelles rencontres entre les publics et les musiciens. Avec la complicité d’artistes en compagnonnage, l’Antipode MJC organise des mini-tournées sur différents territoires : pendant trois jours, un groupe part à la rencontre des habitants et leur propose des pauses musicales uniques dans des lieux insolites. Domiciles de particuliers, structures de vie, lieux de passage se transforment alors en espaces de diffusion.

L’Antipode MJC a remis le couvert en 2013 sur le quartier Champs Manceaux/ Sarah Bernhardt, avec le musicien Louis Warynski alias Chapelier Fou, en prolongement de sa résidence à l’école Jacques Prévert. Les 4/5/6 juin, nous sommes donc partis à la rencontre des habitants de ce quartier dans différents lieux.

 

MARDI 4 JUIN :

10h30 : Espace Social "Café des Iles"

Nous commençons cette mini-tournée dans un petit lieu au sein de l’Espace Social Aimé Césaire, intitulé le « Café des îles ». Un public assez âgé et habitué du lieu est déjà là, autour d’une table et un café à la main. Ils comprennent en nous voyant arriver que leurs petites habitudes vont être perturbées ce matin-là… Notre hôte, Brigitte Beauvais, nous fait part de ses craintes par rapport au son, mais nous ne tardons pas à la rassurer et son stress s’en va peu à peu. Les gens attablés sont intrigués en voyant Christophe notre ingé son et Louis déballer le matériel. Ils semblent se demander ce qui va bien sortir des machines, en voyant le musicien penché dessus. Les essais sont parfois un peu stridents pour leurs oreilles, ils ne se rapprochent donc pas pour le moment, mais ne cessent de nous observer. Nous plaçons, pour eux mais aussi pour les enfants que nous espérons retrouver pendant le concert, des petites banquettes vertes juste devant Louis.

Lorsque celui-ci se met à jouer, les visages se détendent, et les gens n’hésiteront pas à s’en rapprocher pour leur deuxième café, à se placer face à lui.

Chapelier Fou (c) Liza Zewuster

Le musicien porte un T-shirt comportant l’inscription « Personne ne m’arrête puisque je ne vais nulle part », provoquant quelques sourires sur les visages des spectateurs qui se font de plus en plus nombreux au fil des morceaux. Les allers-et-venues augmentent dans le hall de l’Espace Social. « Ah, celui-là je l’aimais bien ! », dit un homme assez âgé, un des premiers arrivants, qui ne peut s’empêcher de donner son avis sur chaque morceau de Louis, et celui-ci d’interagir avec lui, provoquant des dialogues plutôt comiques. Des gens s’approchent : salariés de l’établissement, mamans venant chercher leurs enfants à la halte-garderie…Un public de tous âges est alors constitué à la moitié du concert, et les enfants, yeux écarquillés, semblent tout aussi touché par la musique. Chapelier Fou emmène son auditoire dans un monde à part, un peu flottant et aérien, voire enfantin lorsqu’il s’agenouille pour être à hauteur de son clavier …

« On dirait un petit oiseau fragile sur sa branche » (Liza)

 

19h30 : Lycée Jean-Jaurès

Avant de nous retrouver au lycée Jean Jaurès pour le deuxième concert, nous filons chez une habitante du quartier, qui nous fait part de son enthousiasme à recevoir le Chapelier pour un concert chez elle le lendemain. La dénommée Martine Gouin nous reçoit dans son salon, où nous essayons d’imaginer comment placer Louis et Christophe. Après avoir discuté de ce qu’était un Court-circuit et pris quelques photos des lieux, nous filons vers le lycée où Louis fait ses balances. Il souhaite en effet rejouer un morceau qui date un peu et qu’il n’avait pas joué depuis un moment. Un grand soleil entre par la baie vitrée du Foyer où il fait presque trop chaud.

Nous posons nos affaires parmi les chaises hautes, fauteuils et baby-foot, installés là pour donner une atmosphère conviviale à cet espace presque trop grand. Nous trouvons le temps de nous poser un peu sur l’herbe dans la cour du lycée en attendant le début du set. « C’est ici que ça se prélasse ?... » dit Louis qui vient de finir les balances.

Les lycéens, apparemment briefés sur ce qu’ils vont voir, arrivent pour 19h30 avec leurs professeurs et les surveillants. Le proviseur leur fait un petit discours pour qu’ils soient attentifs. Les voyant tous tapis dans le fond du foyer, laissant un espace immense entre l’artiste et eux, je leur propose de s’approcher. Alors que je craignais qu’ils ne veuillent pas bouger d’un pouce, ils le font dans un grand mouvement collectif qui nous fait sourire, raclant le sol avec leurs tabourets. Quelques élèves restent au fond des canapés, l’air désabusé, mais ils sont finalement une minorité. Filles ou garçons, ils semblent réceptifs et intrigués par cette musique qu’ils ne connaissaient pas, pour la plupart. Une jeune fille demande tout de même timidement : « Est-ce que vous pouvez jouer les métamorphoses du vide ? » …

Louis interroge régulièrement l’auditoire, pour savoir s’il joue encore un morceau ou s’il s’arrête, comme s’il avait peur de déranger des jeunes qui n’avaient pas l’habitude de ce type de musique. Mais personne ne l’arrête et il finit tranquillement le concert avec le morceau « Darling, darling, darling », jugé comme un des plus émouvants par beaucoup d’entre nous. Juste après, un petit groupe essentiellement composé de garçons, se presse autour de lui pour le questionner sur ses machines. Justine, une bénévole présentes pour faire des croquis en direct, suscite elle-aussi l’intérêt des élèves.

Chapelier-Fou-(c)-Justine-Prigent

 

Au fond, à la cafétéria, des jeunes nous offrent un verre. La journée s’achève sur beaucoup d’échanges, et c’est avec plaisir que nous nous disons « à demain ».

 

MERCREDI 5 JUIN :

16h : Maison de Suède

Le lendemain après-midi, nous nous rejoignons à la Maison de suède, maison de quartier très prisée le mercredi par les enfants et adolescents du quartier. Certains sont des élèves de l’école Jacques Prévert, où Louis est en résidence, et sont heureux de le voir en dehors des temps de classe. Nous sommes donc accueillis dans une atmosphère conviviale et bon enfant. Alors que nous avions prévu de faire jouer Louis en intérieur, dans une salle en contrebas et justement, pas très conviviale, la chaleur plus importante que la veille nous amène à déplacer le concert en extérieur. Après avoir pris soin de prendre un parasol pour Christophe ! Pendant que Louis et lui font quelques essais, je tente d’en savoir un peu plus sur le public qui se rajoute aux habitués du lieu. Et là, surprise : deux jeunes filles de Nantes ont fait le déplacement sur la journée, un autre de Morlaix, très contents d’être là et se sentant un peu privilégiés de pouvoir voir cet artiste qu’ils affectionnent beaucoup dans cette configuration plutôt intimiste.

Le concert commence, et des situations cocasses ont lieu. Un adolescent passe lentement devant Louis en trainant une chaise par terre, un autre appelle un ami situé à l’étage de la Maison de Suède… L’artiste en rigole et provoque le dialogue, appelle les jeunes à descendre. Ceux-ci, même s’ils ne le font pas forcément, regardent au moins par curiosité depuis leur fenêtre. Leurs rires se font entendre lorsque Louis se met soudainement à crier pour le morceau « Darling, darling, darling ».

Chapelier-Fou-(c)-Gwendal-Le-Flem

Après cette session sous le soleil, nous avons à peine le temps de ranger le matériel que nous devons déjà filer chez Martine qui nous attend, en ayant convié pour l’occasion voisins et amis.

 

18h : Chez l'habitant

Nous nous garons juste en bas de l’immeuble et nous apercevons déjà notre hôte arriver vers nous pour nous guider dans le dédale de couloirs menant jusqu’à son appartement. Alors que nous croyions devoir déplacer tous les meubles, il est finalement très simple de s’installer. Six ou sept chaises et un canapé ont été placés de façon à recevoir le petit comité qui sera le public de Louis pour cette session un peu particulière. La configuration amuse Louis, qui n’a jamais été aussi proche de son public. Martine a tout prévu : petits biscuits apéritifs, bouteilles de jus de fruits, mousseux et cidre au frais pour que les gens partagent tous un bon moment et fassent connaissance autour d’un verre. Nous l’aidons même à faire une tarte aux pommes. Cuisiner chez une inconnue en écoutant Chapelier Fou, qui l’aurait cru … Quelques aller-retours sont ensuite nécessaires pour aller chercher nos amis et collègues parfois perdus dans les environs.

Nous prenons tous un peu l’air sur le balcon avant que tout le monde soit là et que le concert commence, ce qui donne lieu à des moments un peu flottants. Des regards timides s’échangent, les gens sont contents d’être là et à la fois un peu gênés par les circonstances. Nous saluons peu à peu les amis de Martine, tout aussi intimidés. Une dame s’installe derrière Louis. Nous lui signalons qu’elle serait mieux devant : « Ah parce qu’il faut que je fasse le public en plus ! ». Et cette même dame sera finalement la plus réactive et la plus bavarde tout au long du concert, complimentant régulièrement Louis :

Chapelier-Fou-(c)-Justine-Prigent

 

Un système de petits papiers à piocher dans sa casquette a été établi par l’artiste, pour le choix des morceaux, donnant un côté interactif au spectacle. Celui-ci, comme à son habitude, demande s’il continue ou non. « Et si on faisait la pause ? » dit Martine, qui sort alors les bouteilles, fait passer les gâteaux-apéro, puis prend des photos-souvenir de cette rencontre inhabituelle. Le public, majoritairement féminin et plutôt âgé, est conquis par la musique de Louis et lui pose tout un tas de questions. Deux-trois morceaux se font encore entendre, et les gens repartent doucement, le sourire aux lèvres, en nous disant merci pour cette découverte musicale qui les a « fait voyager ». Martine est en train de dresser la table. Est-ce pour d’autres amis qu’elle reçoit à dîner ? Eh bien non, c’est pour nous servir la tarte aux pommes cuisinée en début de soirée, que nous mangeons en très petit comité avec elle et Louis. Fatigués de l’après-midi, nous avons le rire facile. Des échanges de mails clôturent cette session, et nous repartons chacun de notre côté, heureux d’avoir pu vivre ensemble un moment comme celui-ci.

 

JEUDI 6 JUIN :

14h30 : Crèche Louise Bodin

Et ça y est, c’est déjà le dernier jour du Court-circuit. Après une séance de diffusion sous le soleil du Marché Sarah Bernhardt, nous rejoignons Louis à l’école Jacques Prévert. Celui-ci, concentré sur sa machine sonore, prend à peine le temps de manger et file avec nous à la Crèche Louise Bodin. Là, nous nous faisons la même réflexion que la veille à la Maison de Suède, à savoir qu’il serait plus agréable que Louis joue en extérieur. La cour de la crèche est déserte, attendant d’être envahie de plein de petites boules d’énergie. On les aperçoit d’ailleurs derrière les vitres, se poussant sans ménagement pour mieux voir Louis s’installer.

Pendant le set, hormis quelques férus de tricycle, ils sont assez peu à bouger, preuve en est que la musique de Chapelier Fou plait à toutes les oreilles, des plus petites aux plus aguerries. Deux-trois mamans ont fait le déplacement pour profiter du concert avec leur enfant, l’une d’entre elles ira féliciter Louis à la fin du concert. Nous désinstallons le matériel pendant que Chapelier Fou accorde une petite interview au journal Ouest France où il évoque le concert chez Martine, et nous allons doucement vers le square Charles Dullin, lieu du dernier concert (déjà !).

Chapelier-Fou-(c)-Gwendal-Le-Flem

17h30 : Square Charles Dullin

Notre arrivée dans le square se fait de façon assez étrange. Des assistantes maternelles, à qui nous nous adressons pour accéder au local où se brancher, nous regardent avec circonspection/méfiance lorsque nous commençons à décharger le matériel. N’ayant pas été averties de la durée du set, des plaintes se font entendre. Nous avons apparemment perturbé leurs habitudes… Elles ne resteront pas pendant le concert, tant pis !

Avant que le concert ne commence, nous faisons une petite expédition au supermarché du coin pour acheter des rafraichissements, à savoir, des glaces à l’eau. En les mangeant dans le square, on se dit que ces trois jours sont passés bien vite.

Lorsque Louis commence à jouer, on sent l’émotion exprimée timidement au travers de multiples remerciements. Il n’hésite pas à faire un set plus long que les précédents, incluant un dernier morceau assez surprenant, plus électro que les autres. Le public, très hétéroclite, a l’air très content d’avoir fait le déplacement.

Chapelier-Fou-(c)-Gwendal-Le-Flem

Après quelques échanges avec celui-ci, nous filons boire un dernier verre tous ensemble au bistrot du coin : Louis, l’équipe de l’Antipode, les photographes et autre(s) illustratrice(s) … La fatigue se fait bien sentir, mais les sourires sont là et quelques plaisanteries fusent. Les départs se font progressivement, mais pour beaucoup d’entre nous, les retrouvailles se feront une semaine après à l’école Jacques Prévert, pour la restitution de la machine sonore, intitulée « Végétophone » :

 

Texte : Cloé De Ryck

Photos : Gwendal Le Flem

Illustration : Justine Prigent